Le Monde Mercredi 28 octobre 2009 Isabelle Mandraud
Deux Allemands de 76 et 68 ans menacés d’extradition Sonja Suder et Christian Gauger, qui ont vécu 31 ans en France, sont soupconnés d’avoir fait partie d’une organisation proche de la « bande
à Baader »
Le 15 octobre, les Allemands Sonja Suder, 76 ans, et Chris- tian Gauger, 68 ans, se sont vu notifier
le décret d’extradition les concernant, signé quatre mois plus tôt, en juillet, par le premier minis- tre François Fillon. L’Allemagne a réclamé l’extradition de ce couple réfugié en
France depuis 31 ans, qu’elle soupçonne d’avoir fait par- tie des « Cellules révolutionnai- res », une organisation proche de la Fraction armée rouge, ou « bande à Baader ». Mais en France,
fait inha- bituel, Sonja Suder et Christian Gau- ger ont été jugés deux fois en sens opposé. Ils ont été interpellés une pre- mière fois par les renseignements généraux dans le 11 e
arrondisse- ment de Paris, le 16 janvier 2000. Le sort du couple, placé sous écrou extraditionnel le 18 janvier 2000, et libéré trois jours plus tard sous contrôle judiciaire, est alors exa-
miné par la cour d’appel de Paris, qui conclut, le 28 février 2001, à l’ir- recevabilité de la demande d’extra- dition. Les faits qui leur sont repro- chés remontent à plus de trente ans et
sont, en France, prescrits. Les autorités allemandes soup- çonnent Sonja Suder, sur la foi de déclarations de repentis, d’avoir participé indirectement à l’attentat contre les participants
d’une confé- rence de l’OPEP à Vienne le 21 sep- tembre 1975. Attentat orchestré par Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos, lors duquel trois personnes avaient été tuées. Selon la police
alleman- de, Sonja Suder aurait participé au recrutement du terroriste Hans-Joa- chim Klein, l’un des repentis, et aurait remis, la veille, les armes au commando. Prescription Elle et son
compagnon sont aus- si soupçonnés par la police alleman- de d’avoir commis trois attentats à l’explosif ou tentatives d’attentats contre le château d’Heidelberg, deux sociétés, KSB à
Frankenthal et MAN à Nuremberg, entre 1977 et 1978. Le rôle de Christian Gauger, décrit par la police allemande, aurait été de fournir les matériaux nécessaires et de gérer les caches.
Remis en liberté, le couple sort de la clandestinité, quitte Lille où il résidait et s’installe à Saint-Denis, en région parisienne. Ils ont vécu toutes ces années chichement du produit
de la vente de vide-gre- niers, réparant quand ils le pou- vaient du petit matériel électromé- nager. Victime d’un accident cardia- que en 1997, Christian Gauger souf- fre de graves
séquelles. Il n’a plus la même assurance et a perdu une par- tie de sa mémoire. Pour ces raisons, il dépend de plus en plus de sa com- pagne. Mais le 30 octobre 2007, le couple est de nouveau
interpellé, cette fois à la sortie de son domicile. De nouveau placés sous écrou extraditionnel, Sonja Suder et Christian Gauger sont libérés le 28 novembre 2007. Le Land de Hes- se est en
effet revenu à la charge sur sa demande d’extradition en met- tant en avant la convention de Dublin de 1996, qui lie les Etats membres de l’Union européenne, et stipule, article 8, que «
l’extradi- tion ne peut être refusée au motif qu’il y a prescription de l’action ou de la peine, selon la législation de l’Etat membre requis ».
« Lettre ouverte au président de la République » Lui-même ancien activiste italien réfugié en France pendant vingt- sept
ans, bénéficiant d’une pres- cription depuis 2007, Oreste Scalzone peaufine, avec un grou- pe de sympathisants, une « lettre ouverte au président de la Répu- blique » en faveur des Allemands
Sonja Suder et Christian Gauger, menacés d’extradition. « La jus- tice pénale ne peut pas être infi- nie », estime M. Scalzone, qui milite contre toutes les extradi- tions, et fut le fondateur,
avec Toni Negri, du groupe Potere Operaio avant de devenir, dans les années 1970, le leader du mouvement de l’autonomie ita- lienne. Dans cette lettre, les sou- tiens du couple Suder-Gauger
rappellent au président français ses déclarations plus clémentes sur la situation du cinéaste Roman Polanski, 76 ans.
Cette convention est entrée en applica- tion en France en juin 2005. Du coup, la cour d’appel de Paris
s’est prononcée, le 25 février dernier, en faveur de l’extradition des deux Allemands, – en totale contradic- tion avec son premier arrêt. Cheveux blancs pour lui, poivre et sel pour elle, le
couple aux allures de retraités dissimule son inquiétu- de sous la sobriété de son propos. « C’est un peu étonnant de changer d’avis », dit Sonja Suder. Christian Gauger hoche la tête. « Cette
convention de Dublin n’est jamais entrée en vigueur en France, s’indigne leur avocate, Irè- ne Terrel. Et en droit français, les seuls faits imprescriptibles sont les crimes contre l’humanité. »
La situa- tion de Sonja Suder et Christian Gauger, membres supposés d’une organisation aujourd’hui disparue, – ce qu’ils n’ont jamais confirmé ni formellement nié –, apparaît, de fait, assez
inédite. « On est au degré zéro du droit, poursuit M me Terrel. Le procès équitable, 35 ans après, est tout simplement impossible, il n’y a plus de notion de délai raisonnable, la plupart des
témoins sont morts, les preuves n’existent plus... » L’avocate, qui espère une abroga- tion du décret, compte mettre en avant l’autorité de la chose déjà jugée, l’âge et les problèmes de san- té
de ses clients. Surtout, M me Terrel, tout comme les soutiens du couple qui se mettent en place rappellent le commentaire de Nicolas Sarko- zy, à propos du cinéaste Roman Polanski, poursuivi pour
actes sexuels sur une mineure aux Etats- Unis en 1977, interpellé le 27 sep- tembre en Suisse, et menacé d’ex- tradition. Dans un entretien au Figaro, le 16 octobre, le président de la République
déclarait : « Je com- prends que l’on soit choqué par la gravité des accusations contre Roman Polanski. Mais j’ajoute que ce n’est pas une bonne administra- tion de la justice que de se pronon-
cer trente-deux ans après les faits, alors que l’intéressé a aujourd’hui 76 ans. » L’affaire Suder-Gauger est aujourd’hui devant le Conseil d’Etat.
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