ILS SONT 97 DERRIERE LES BARREAUX. PARMI EUX LES BRIGADISTES ARRETES EN 2003 ET EN 2007. MAIS 26 D'ENTRE EUX SORTENT LA JOURNEE
Années de plomb, la sortie judiciaire
Liberté avec sursis pour les ex terroristes noirs et rouges. Des 6000 entrés en prison, 71 sont détenus à temps plein
Pour la liberté avec sursis concédée à Francesca Mambro, l'ex terroriste noire condamnée plusieurs fois à perpétuité, il y en a qui ont crié au scandale. Pareillement pour la décision française de ne pas extrader la brigadiste rouge Marina Petrella, condamnée à perpétuité elle aussi, réfugiée en France depuis 1993. A propos de Mambro, deux importants députés du Parti démocrate ont même déposé une question au Parlement, pour apprendre du Garde des Sceaux les raisons de la décision prise par le tribunal de surveillance de Rome.
Naturellement, le Garde des Sceaux ne pourra que répéter les motivations des juges. Lesquels, pour concéder le bénéfice à l'ex terroriste également coupable officiellement du massacre de 1980 à la gare de Bologne (85 morts et 200 blessés, une tuerie dont la condamnée continue à se proclamer innocente) ont suivi la jurisprudence qui depuis quelque temps a avalisé cette particulière clôture des comptes avec la justice (pas encore définitive, d'ailleurs) pour des dizaines d'ex militants du parti armé, dont quelques brigadistes auteurs de l'enlèvement et du meurtre d'Aldo Moro – Barbara Balzerani, Anna Laura Braghetti, Raffaele Fiore, Bruno Seghetti – et d'autres crimes, ou les adhérents à différents sigles de la galaxie éversive des années Soixante-dix.
Francesca Mambro – qui aura 50 ans en 2009, arrêtée quand elle en avait 23, sortie de prison depuis une décennie pour son "travail à l'extérieur" et sa maternité – n'est que la dernière à être sortie par la porte prévue par l'article 176 du code pénal. Et ce sera une des dernières parce que la plupart des ex terroristes y est déjà passée. Il y a quatre ans ce fût le tour de son mari, Valerio Fioravanti, qui se trouve dans la même situation juridico judiciaire que sa femme, sans trop de clameur. Pour les condamnés à perpétuité la norme prévoit la possibilité de bénéficier du "sursis" après avoir purgé 26 ans de leur peine (qui deviennent 22 avec la "bonne conduite" grâce au rabais prévu par une autre loi) et comme la grande majorité des terroristes a été arrêtée au début des années 1980, depuis le début des années 2000 les tribunaux de surveillance sont en train d'évaluer les instances des condamnés à perpétuité. Le résultat est que les prisonniers dits politiques qui restent en prison sont de moins en moins nombreux.
La comptabilité mise à jour des "détenus appartenant à des mouvements subversifs" offre des chiffres très bas par rapport aux 6 000 environ qui sont passés par les prisons italiennes pendant et après les "années de plomb". Ils sont aujourd'hui moins de cent, très exactement 97, répartis par aire d'appartenance de la manière suivante: 70 de gauche, 21 de droite et 6 définis comme anarchistes. Mais 26 de ces prisonniers sont en "semi-liberté" , c'est-à-dire qu' ils sortent de la prison tous les matins pour travailler dehors et rentrent le soir: 23 de gauche (le dernier en date est Paolo Persichetti, ex militant de l'Union des communistes combattants, le seul à avoir été extradé par la France en 2002) et 3 de droite. Tôt ou tard, ils devraient eux aussi pouvoir profiter du "sursis".
Et donc, ceux qui ne mettent pas encore le nez hors de leur cellule ne sont que 71. Mais ce chiffre aussi doit être décomposé pour découvrir que tous les détenus à "temps plein" ne sont pas des terroristes encore "en service". En se concentrant, par exemple, sur le groupe plus consistant des militants des Brigades rouges et des sigles qui lui sont proches, les prisonniers qui ne profitent d'aucun bénéfice restent 47. Mais de ce chiffre font partie les néo brigadistes arrêtés après 2003 (dont les responsables des meurtres de D'Antona et Biagi) et les aspirants combattants du Parti communiste politico militaire, arrêtés en 2007. Et donc ceux de la "vieille garde" sont une trentaine, y compris des autonomistes sardes et des ex détenus communs "politisés" en prison, sans plus de velléités. Seule la moitié de cette patrouille continue à lancer des proclamations de guerre contre l'Etat et peut être définie comme "irréductible", tandis que les autres n'ont plus rien à faire avec la lutte armée.
Comme Cristoforo Piancone, un brigadiste rouge arrêté en 1978 après le meurtre d'un gardien de prison, admis à la semi-liberté en 2004 mais surpris il y a un an pendant un hold-up dans une banque: pas un "autofinancement" selon le modèle des temps passés, mais une tentative de gain personnel qui lui a coûté la révocation des bénéfices. Avant lui avaient emprunté le même chemin Giorgio Panizzari (ex des Noyaux armés prolétaires, gracié même par Oscar Luigi Scalfaro en 1998) et un ancien appartenant à l'Union des communistes combattants.
Parmi les femmes il y a Rita Algranati, brigadiste de la "colonne romaine" qui quitta en 1979 les Brigades rouges et l'Italie, se réfugia d'abord au Nicaragua et ensuite en Algérie. Elle ne fût arrêtée qu'en 2004 grâce à une "livraison" concordée entre les Services secrets italiens et les autorités algériennes, qui la fit retrouver du soir au matin en Egypte, où quelques fonctionnaires de police arrivés de Rome l'ont prise et conduite en prison. Depuis, alors que son histoire avec les Brigades rouges s'était achevée depuis un quart de siècle, elle a commencé à purger les cinq condamnations à perpétuité qui lui ont été infligées.
Du côté du terrorisme noir, parmi les détenus sans bénéfices il y a Pierluigi Concutelli, qui s'est vu révoquer il y a un mois la semi-liberté parce qu'on a trouvé sur lui quelques grammes de haschisch, sûrement pas parce qu'il a recommencé à soutenir les idées "révolutionnaires" et meurtrières de jadis. On comptabilise dans la même catégorie l'ex "repenti" Angelo Izzo, qui a commis pendant ses précédentes permissions des crimes affreux qui n'avaient rien à voir avec la politique.
Tout compte fait, des milliers de personnes qui sont passées par les prisons pour des délits de nature politique, quelques dizaines à peine y restent et seulement en partie avec les mêmes idées qui les y ont amenés. Tous les autres ont obtenu depuis longtemps les bénéfices ou la liberté conditionnelle et le pourcentage de ceux qui ont commis à nouveau des délits (qui ne sont plus de nature politique) pèse très peu. Cela démontre que, comme il y a vingt-cinq ans la magistrature se chargea de la répression du phénomène subversif, grâce aux "repentis" et aux lois spéciales, aujourd'hui on a confié à la même magistrature la tâche de clore cette saison en faisant rentrer dans la société des personnes qui ont tiré et tué au nom d'une idéologie. Tout est délégué au moment judiciaire, avec des évaluations au cas par cas, à la discrétion de chaque juge (qui suivent des orientations différentes, par exemple entre Milan et Rome, la ville où la plupart des bénéfices a été concédée). Sans aucun acte politique scellant ces évènements.
Par cette "délégation" non déclarée les magistrats se sont chargés de restituer à la collectivité les protagonistes de l'enlèvement et du meurtre de Moro, mais aussi le fondateur du sanguinaire Parti Guérilla Giovanni Senzani – condamné, entre autre, pour l'affreux meurtre de Roberto Peci, frère du repenti Patrizio -, un frère et l'ex mari de Marina Petrella (condamnés à vie eux aussi) et d'autres encore. Habituellement dans l'inattention générale, par des décisions confirmées par la Cassation quand le procureur a fait appel, sans trop de protestations ou de cris au scandale.
Pour la libération conditionnelle, la loi prescrit un "comportement de nature à faire penser que le repentir du condamné est chose sûre". Et, selon les dernières décisions des juges, "la certitude ou au moins la probabilité élevée et qualifiée" de ce repentir ne passe plus seulement par la "révision critique" de son passé violent, mais aussi par la réconciliation (au moins tentée, à travers des contacts épistolaires) avec les victimes des crimes commis. Un parcours difficile, accidenté et à l'issue très incertaine. Au fond duquel l'Italie a peut-être commencé à entrevoir – sans s'en rendre compte et se livrant aux verdicts aléatoires des juges qui varient selon les tribunaux – la fin du tunnel des "années de plomb".
Giovanni Bianconi
Corriere della Sera du 15 octobre 2008
Traduit de l'italien par Karl & Rosa